Bon, alors ça — je ne m'y attendais vraiment pas. Ma nièce de 22 ans, celle qui vit exclusivement de bowls açaï et de plats livrés en quinze minutes, m'a appelée l'autre soir pour me demander la recette du pot-au-feu de sa grand-mère. Pas une vidéo TikTok stylisée avec musique lo-fi, non — la vraie recette, celle écrite au crayon dans un vieux carnet qui sent le papier jauni. Et apparemment je ne suis pas un cas isolé : partout, la Gen Z redécouvre les recettes de nos grands-mères, et ce n'est pas juste une mode passagère de plus. Il y a quelque chose de plus profond là-dedans.
Pourquoi ce retour soudain aux fourneaux d'antan ?
D'abord, il faut dire les choses simplement : cuisiner comme avant, ça coûte moins cher. Entre l'inflation alimentaire qui n'a pas vraiment reculé en 2026 et le prix des plats préparés qui grimpe sans logique apparente, un plat mijoté avec trois légumes et un morceau de viande bon marché redevient... malin. Économiquement parlant, du moins.
Mais il y a autre chose — et c'est là que ça devient intéressant. Sur Pinterest et TikTok, le hashtag #grandmacore explose littéralement (des centaines de millions de vues), porté par cette esthétique un peu désuète, un peu poussiéreuse, mais tellement réconfortante : nappes à carreaux, cocottes en fonte ébréchées, cuillères en bois usées. C'est presque devenu une identité visuelle à part entière. On cuisine pour manger, oui, mais on cuisine aussi pour ce sentiment de chaleur, cette impression fugace de retrouver un salon d'enfance qu'on n'a peut-être même jamais réellement connu.
Le contexte qui explique tout (ou presque)
- La fatigue générale envers l'ultra-transformé — le classement NOVA est désormais connu du grand public, plus seulement des nutritionnistes
- Le besoin de "slow living" face à des vies hyper-connectées et épuisantes
- La nostalgie d'une génération qui n'a pourtant pas vécu cette époque — paradoxal, mais réel
- Le côté économique, tout simplement, qui pousse à revenir aux bases
Les recettes qui reviennent le plus fort
Certains plats reviennent en force, portés par des créateurs de contenu qui filment leur propre grand-mère en train de cuisiner (ce sont, sans surprise, les vidéos les plus vues du genre). Voici celles qui reviennent systématiquement.
1. Le pot-au-feu et les plats mijotés
Rien de sophistiqué là-dedans — de la viande peu chère, des légumes racines, du temps. Beaucoup de temps. Et c'est justement ça qui séduit : dans un monde qui va trop vite, laisser mijoter un plat pendant trois heures devient presque un acte de résistance. Un peu comme éteindre son téléphone un dimanche — un luxe qu'on s'accorde rarement.
2. La pâte à tarte maison (au beurre, évidemment)
Personne ne fait plus sa pâte soi-même, disait-on il y a dix ans. Faux, aujourd'hui. Les vidéos de "pâte brisée comme celle de mamie" cumulent des millions de vues sur Pinterest, avec ce visuel si particulier — les mains couvertes de farine, le beurre qui s'effrite entre les doigts, ce petit bruit sec caractéristique.
3. Les confitures et conserves maison
Le "canning" (mise en conserve) est devenu un vrai phénomène outre-Atlantique, et ça arrive doucement chez nous aussi. Faire ses propres bocaux de confiture, de légumes lacto-fermentés ou de sauce tomate pour l'hiver — ce geste, autrefois perçu comme dépassé, devient presque tendance. Ironique, non ?
4. Le bouillon d'os (bone broth) — bien avant que ce soit "healthy"
Nos grands-mères ne jetaient jamais une carcasse de poulet. Jamais. Aujourd'hui on redécouvre ce bouillon sous une étiquette marketing moderne ("bone broth", collagène, tout ça) — mais au fond, c'est exactement la même casserole qui mijotait toute la nuit sur le coin du feu.
5. Le pain maison, sans machine
La pandémie avait déjà relancé cette tendance, mais elle ne s'est jamais vraiment essoufflée. Pétrir sa pâte à la main, sentir cette texture qui change progressivement sous les doigts, attendre la levée près d'une fenêtre ensoleillée — il y a un côté presque méditatif là-dedans que personne n'anticipait vraiment.
Comment redécouvrir ces recettes concrètement (sans se planter)
Étape 1 : partez à la pêche aux souvenirs familiaux
- Demandez à un parent ou grand-parent encore vivant de cuisiner devant vous, une seule fois suffit pour tout noter
- Filmez avec votre téléphone — les gestes comptent souvent plus que les proportions exactes
- Notez les détails "au pif" : une pincée, une poignée, "jusqu'à ce que ça sente bon" — ce sont ces approximations qui font tout le charme
- Posez des questions sur le contexte : pourquoi ce plat, pour quelle occasion, avec quel souvenir associé
Étape 2 : adaptez sans trahir
Pas besoin de reproduire à l'identique une recette pensée pour nourrir huit personnes avec trois francs six sous. Réduisez les quantités, remplacez le saindoux par du beurre si besoin, ajustez le sel (nos grands-parents salaient... généreusement, disons-le). L'essentiel, c'est de garder l'esprit du plat, pas forcément chaque gramme.
Étape 3 : investissez dans deux ou trois objets qui changent tout
- Une cocotte en fonte — chère au départ, mais elle dure littéralement des décennies
- Un bon couteau, affûté régulièrement (ça change une vie de cuisinier amateur, sérieusement)
- Des bocaux en verre pour les conserves et les restes — fini le plastique
Étape 4 : acceptez l'imperfection
Votre première tarte ne ressemblera probablement pas à celle de votre grand-mère. La pâte se déchirera peut-être, le fond sera trop cuit, ou pas assez — peu importe. C'est en refaisant, encore et encore, qu'on finit par retrouver ce geste précis, cette intuition qu'elles avaient développée sur des décennies de pratique quotidienne.
Ce que cette tendance dit de nous, au fond
Il y a quelque chose d'assez touchant dans cette redécouverte. On a grandi persuadés que le progrès, c'était forcément aller plus vite, plus loin, plus efficacement. Et là, une génération entière — la même qui a inventé le fast-fashion numérique et le scroll infini — se remet à éplucher des légumes pendant des heures, sans rien attendre en retour sinon un bon repas et peut-être, quelque part, un peu de lien avec quelqu'un qu'elle a perdu ou qu'elle admire.
Ce n'est pas de la nostalgie pure. C'est plutôt une manière de dire : ralentissons, juste un peu, juste le temps d'un repas.
En bref, ce qu'il faut retenir
- La Gen Z redécouvre les recettes de grands-mères, portée par Pinterest et TikTok (#grandmacore)
- Pot-au-feu, pâte brisée maison, confitures, bouillon d'os et pain maison sont les grandes tendances
- Collectez les recettes familiales avant qu'il ne soit trop tard — filmez, notez, questionnez
- Adaptez sans trahir l'esprit du plat original
- Investissez dans quelques ustensiles durables plutôt que du matériel jetable
Alors la prochaine fois que vous croisez votre grand-mère (ou votre voisine de 80 ans qui cuisine encore comme en 1970), posez-lui la question. Demandez-lui sa recette. Notez tout, même ce qui semble insignifiant. Un jour, ce petit carnet taché de sauce tomate vaudra plus que n'importe quel livre de cuisine à la mode.
